• > MÉMOIRES / LIVRET I - CHAPITRE II

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     Mariage de mon père – Service de moi et de mon frère

    Goût du voyage – Départ d’Epannes

     

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     Nous étions tous les trois dans notre pension, notre père gagnait à peine assez pour payer notre dépense. Il résolut de nous mettre mon frère et moi en place, c’est ce qu’il fit. Mon frère fut mené à une foire comme c’est l’habitude dans mon pays d’aller à la foire pour trouver un maître. Moi je fus placé chez Monsieur Décolard pour remplir les fonctions de vacher, j’avais alors onze ans. Le 1er mars 1847 je commençais mon premier service, on me donna plusieurs vaches à garder, j’étais seul dans la forêt, la peur me mangeait.

    Un jour, j’avais perdu une de mes vaches, je cherchais de tous côtés, criais, pleurais, enfin il fallut se rendre sans ramener la vache. Arrivé à l’étable, je vois qu’elle n’y était pas, je prends le chemin pour aller de nouveau la chercher, quand mon père m’arrêta en me disant : « Tu as perdu quelque chose ?... Mais oui lui dis-je en pleurant… », et puis je continue mon chemin droit à la forêt. Je retrouve la vache qui paissait tranquillement dans une prairie. Mon père arrive accompagné de Monsieur Décolard et deux de ses domestiques. Il m’appelle, je réponds. « Et bien !... dit Monsieur Décolard, pour la peine d’avoir écarté une de tes vaches, tu mangeras du pain sec à ton dîner !... ». Mais moi plutôt que d’aller à la cuisine, je prends le chemin du lit. On vient m’apporter du pain, moi je les remercie.

    La belle saison se passe ainsi, l’hiver arrive. Monsieur Décolard après avoir donné pour mon salaire cinq francs, me renvoya à ma pension sans s’informer si j’avais du pain à manger. Je passe l’hiver et au printemps je fus reprendre mon service chez Monsieur Décolard, il me donnait dix francs pour l’année.

    La république arrive (*).

     

    (*) Il s'agit de la Deuxième République, aussi appelée Seconde République, régime politique de la Francedu 24 février 1848, date de la proclamation provisoire de la République à Paris, jusqu'au sacre de Louis-Napoléon Bonaparte (neveu de Napoléon le Grand) le 2 décembre 1852, sacre amorcé  jour pour jour l'année précédente (date anniversaire du sacre de son oncle et de la bataille d'Austerlitz)  par un coup d'Etat qui lui permettra de passer du statut de prince-président à celui d'Empereur des Français.Il  fut tout à la fois le premier Président de la République élu au suffrage universel mais aussi le dernier souverain qu’ait connu notre pays.

     

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    Napoléon III par H. Flandrin

     

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    Il nous menait la vie dure. Un jour j’étais avec les vaches du fermier à parler de ce qui concernait notre état, Monsieur Décolard m’entend et il vient pour voir ce que je faisais ; mais moi qui l’entendais battre ses sabots, je me donne bien de garder de sa surprise, je me fourre dessous un tas de paille, il arrive de suite, il s’adresse à l’autre Jean et il dit « Non Monsieur, je l’ai entendu il y a un instant, il est parti Monsieur… ». Il part après cela mais criait de part et d’autre. Moi je sors de ma prison et puis je vais à sa rencontre, je lui parle ainsi « Qu’est ce que Monsieur veut ?... Tu viens avec l’autre de dire des choses insignifiantes plutôt que d’aller à ton travail… J’ai entendu Monsieur qui me criait, je suis venu voir ce que l’on me voulait… C’est bien, c’est bien, fais attention à toi !... ». Je retourne à mon travail.

    L’époque des fruits arrive bientôt. Il y avait dans le jardin un petit pommier qui n’avait jamais porté de fruits. Cette année la, il y avait une belle pomme. Moi j’admirais ce beau fruit, la fille de Monsieur Décolard (*) l’admirait à chaque fois qu’elle venait dans le jardin, elle allait voir sa pomme. Moi, un jour que j’étais dans le jardin avec le valet de chambre, je pris la pomme, « Tiens je lui dis, mange la moitié de cette pomme… » Il accepte sans résistance. J’étais content de mon action car je savais que lui était ami des maîtres, qu’il me déchargerait le dos en mangeant la moitié de la pomme. Le lendemain, Mademoiselle Décolard vient comme à l’habitude voir à ses pommes. Mais quelle ne fût pas sa surprise de ne rien trouver. Elle en avertit son père qui fût dans une colère désespérée. Il questionne tous les valets, mais personne ne disait oui. Mon tour arrive, je me garde bien de dire oui. Le valet de chambre fut questionné après moi. Il avoue l’affaire. Monsieur Décolard revient vers moi « Tu as donc mangé la pomme, je vais te punir pour ce gourmand que tu es… Moi, mangé la pomme ?... J’en ai mangé un morceau que Joseph m’a donné, mais je ne sais où il l’a prise… Il m’a dit que c’était toi qui lui avais donné… Il a menti, c’est lui qui est venu l’autre jour dans le jardin pour se promener, il me donna un morceau de pomme, mais je ne sais où il l’a prise, il vous a dit que c’était moi pour se débarrasser …». Il s’en retourne et puis il punit l’autre. Je pars, l’autre me cherchait pour me battre, mais moi je me sauvais en criant de peur qu’il m’attrape pour m’en donner. Mon père me prenait sur tous les sens pour me faire avouer mais moi je disais toujours non. Je l’ai avoué que quand le valet fut sorti deux ans après…

    Mon père allait souvent à la pension de ma soeur, moi je croyais que c’était pour voir notre soeur mais pas du tout, c’était la maîtresse de pension à qui il faisait l’amour. Il avait raison car pour notre bien être, il fallait qu’il se marie. Il fût annoncé dans l’église, le 9 mai 1848 il fût marié. Moi je ne manquais pas d’assister au festin de mon père. Tout se passa assez bien, la nouvelle mère nous prit pour ses enfants. De notre côté nous lui faisions tous les accueils possibles.

    Mon père une fois marié, il fallut sortir de chez Monsieur Décolard, ainsi mon père se mit à son compte. Moi j’étais toujours dans ma place, Monsieur Décolard résolut de me faire travailler au jardin, il prit un vacher et puis moi je travaillais avec un nouveau jardinier. C’était un vendéen. Quand arrive la saison d’arroser, il me faisait porter l’eau et lui restait sur la planche, moi je ne voulais pas me plaindre. Mais un jour mon père fût averti par un vieux domestique. Voila comment il s’explique « Gerbier, si vous ne faites pas attention à votre fils, le Vendéen le fera mourir, il le fait marcher comme un forçat… Comment dit mon père, je ne savais pas cela, je vais y remédier… ». Il vient chez Monsieur Décolard « Monsieur dit-il, je suis surpris de la conduite de votre jardinier envers mon fils, il lui fait faire tout ce qu’il y a de plus fort, je veux bien qu’il travaille mais pas au-dessus de sa force… Ah!... dit Monsieur Décolard je n’en savais rien mais je vais veiller à ça !... ». Il fit venir le Vendéen, il lui parle ainsi : « Je ne suis pas content de vous, vous profitez de la jeunesse de Jean pour lui faire faire votre plus fort travail et que ça soit fini cette manière d’agir !... » Le Vendéen se retire, il ne dit pas grand’chose. Il me parlait avec plus de douceur, il me mettait à de petites besognes.

      

    (*) Louise Marie-Herminie des COLLARDS DES HÔMES (1829-1900)  mariée le 7 septembre 1853 avec Louis Jules de CUGNAC

     

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     Le château d'Épannes (Deux-Sèvres), Carte Postale vers 1900

    Editions Bergevin, La Rochelle

     

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    Un an se passa dans cette position. L’année d’après, le Vendéen fut mis à d’autres ouvrages et moi je restais seul dans le jardin. Un jour il me vient la pensée d’avoir des lapins, je me suis mis à l’ouvrage pour construire une cabane. J’en viens à bout. J’achète deux lapins que je mis dedans.

    Monsieur Décolard vient dans le jardin après un mois d’absence, il voit ma bâtisse, il me dit « Qu’est ce que c’est ça ?... C’est, Monsieur, une lapinière que j’ai bâtie en votre absence, il y a déjà deux locataires dedans... ». Il vient voir et il fut surpris de voir deux beaux lapins. Il part et me laisse avec mes lapins. 

    Mon travail était pénible plus que jamais, il fallait faire le jardin et puis le dimanche faire les chambres. Moi, je cirai le moins possible. Il fallait faire les commissions de part et d’autre. 

    Un jour qu’il y avait un grand dîner, on m’envoya avec un chasseur pour rapporter le gibier. Madame Décolard me dit « Tu iras coucher chez l’instituteur et puis demain tu iras avec lui à la chasse pour rapporter le gibier… Oui Madame je lui dis… » Mais plutôt que d’aller coucher chez le régent, je fus coucher chez mon père. Le lendemain je me réveille un peu tard, je cours chez le régent, il dormait encore, je le réveille « Ah !... dit-il, d’où venez vous ?... Pourquoi n’êtes vous pas venu coucher ici hier soir ?... Nous sommes en retard, enfin partons !…» Je pars avec lui, nous allons d’un champ à l’autre, d’un bois à l’autre, il se faisait trois heures du soir que je n’avais rien dans le gosier ; lui dévorait une croûte de pain et j’en aurais fait autant mais je n’en avais pas. Enfin il me donne le gibier et puis je retourne, et ce n’était pas trop tôt car je n’en pouvais plus. Le lendemain le chasseur vient pour avoir le prix de ses choses et puis il ne manque pas de dire que je l’avais mis en retard en allant coucher chez mon père plutôt que d’aller coucher chez lui. Moi qui étais dans un massif, caché, j’entends tout cela, je m’attendais d’avoir mon « bourin » de suite, mais non je m’en suis échappé cette fois là.

    Le goût de la chasse m’était venu, le dimanche je prenais le fusil de Monsieur Décolard et puis j’allais à la chasse, je tue le premier un mâle, je prends courage. Tous les jours j’avais mon fusil à côté de moi, caché dans un buisson et quand un malheureux gibier venait me voir, je lui portais le coup de la mort. Bientôt ma poudre s’épuise et ne gagnant pas trop pour mettre beaucoup d’argent en chasse, un jour je mis la main sur la poudre de Monsieur Décolard. Je prends ce qu’il me fallait pour quelques jours mais je pensais : « Si l’on vient à s’en apercevoir… On va la cacher ». Je fais mieux, je prends la livre et puis je cachette la boîte proprement et la remets dans sa place. Je dis, la poudre ne me manquera pas de suite, je peux chasser maintenant. Je chassais avec progrès, mais Monsieur Décolard ne manquait pas de me faire des observations en me défendant de prendre ses fusils et je pris un vieux fusil qui appartenait à mon frère et je ne cessais pas de chasser.

    Un jour que j’étais à la chasse j’entends tout à coup que l’on criait. Je cours au petit chemin pour voir ce que c’était que ça, je vois venir un chien suivi de plus de vingt cinq personnes, je réfléchis un peu et puis je me dis « Je suis seul devant l’animal, il vaut mieux que je monte dans un arbre », c’est ce que je fis. Je monte et puis je l’attends venir, il passe auprès de moi, je lui lâche un coup de fusil mais le coup crut le mordre. Je descends pour suivre avec les autres, mais ils l’avaient déjà perdu. Je retourne à la maison, je raconte mon aventure, tout le monde se mit à courir pour voir s’ils pouvaient rencontrer l’animal, moi je n’y fus pas. Je restais avec les servantes qui se disaient avoir peur à l’avance ; et puis je savais que je serai récompensé d’un ou deux verres de vin de Bordeaux. Ce qui m’arrangeait le mieux en effet car je ferai l’amour à la fille pour avoir le vin. Mais ce ne fût pas toujours de même.

    Un jour, il vient le cousin de Monsieur Décolard qui vient passer quelques temps chez son oncle. Il amène avec lui une bonne qui n’était pas trop désagréable. J’en pris connaissance et par comble de bonheur son maître avait fait attraper un « effort de boulet » à un de ses chevaux. Mais il fallut rester trois mois de plus pour le guérir.

     

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    Pendant ce temps là moi je faisais l’amour à la bonne ; je l’aimais, elle m’aimait aussi. Le soir après dîner nous allions nous promener dans les garennes, j’aurai volontiers pu tenter à son honneur mais non la prudence était chez moi. J’étais cependant conseillé par le cocher qui me disait « Ne la manque pas !... ». Mais moi je me contentais seulement de l’embrasser. Sort malheureux quant un jour il fallut se séparer ; j’étais dans le jardin, elle était à la fenêtre de sa chambre et m’envoyait mille baisers, de mon côté je n’en faisais pas moins. 

    Elle part sans avoir le temps de venir me dire adieu. Heureusement qu’elle m’avait donné son adresse. Je résolus de lui écrire, c’est ce que je fis, je mis la main à la plume, voilà comme je m’expliquais : 

     

    A Mademoiselle Marie Lionne, 

    Bonne chez Monsieur Débolinard (*), 

    À Gariches par Cheauvigné (**) 

    Vienne

     

    Mademoiselle, 

    Depuis votre départ, que de pensées sont venu troubler mon repos, même dans mes plus grandes occupations mes pensées vont vers vous. 

    Mais puisque nous ne pouvons pas être plus longtemps ensemble, permettez-moi de vous écrire, ou plutôt de vous montrer le regret que m’a fait votre départ. Mais je pense que vous ne serez ni cruelle ni injuste envers celui qui voudrait posséder un coeur comme le vôtre, il se trouverait le plus heureux des hommes. 

    Daignez, Mademoiselle, agréer ces paroles, je pense que vous n’oublierez pas votre serviteur en lui donnant une réponse qui mettrait la joie dans le coeur de celui qui se dévoue pour une personne digne comme la vôtre. 

    Je suis, Mademoiselle en attendant votre tout dévoué.

     

    Gerbier Jean

     

    Ma lettre fut bien reçue, mais sa maîtresse en prit lecture avant elle et après l’avoir lue elle la lui donna en lui faisant quelques remontrances; et puis elle ne manqua pas de le faire savoir à Monsieur Décolard que sa bonne, le peu de temps qu’elle était restée chez lui avait déjà un amant en citant que c’était moi. 

    Monsieur Décolard fut surpris de cette affaire là, il en avertit aussitôt la cuisinière. Ils me parlaient sans relâche de mes amours en me donnant le nom de « Jean l’amoureux » Ce nom de « l’amoureux » me plaisait assez, mais ils le disaient en se foutant du peuple. 

    Enfin, je croyais recevoir réponse mais je ne reçu rien. Je voyais mes amours perdus, je me suis dit « Et bien tant pis, il ne faut pas se casser la tête pour çà !… » 

    Je travaillais toujours dans le jardin, j’étais estimé de tous les domestiques outre le Vendéen qui ne m’aimait guère. Comme notre maître ne nous faisait pas souvent boire du vin, il fallait trouver le moyen d’en boire. Moi j’allais à la cave chercher du vin pour les serviteurs de la maison; je me munis d’un baril qui contenait seize litres, je le remplissais et je le transportais dans ma chambre enfermé sous clé dans un vieux meuble. J’instruis mes amis de ma cache en leur mentionnant où je mettais la clé, mais le Vendéen ne fut pas instruit car il aurait vendu la mèche.

     

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    Fichier:Blason ville fr Chauvigny (Vienne).svg

    Chauvigny (Vienne), Cité médiévale, Place du Donjon, Photo © Kokin 2009, libre de droits

     

    (*) de BOISLINARD

    (**) Sans doute Chauvigny (Vienne)

     

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    Le cocher, vieux soldat qui connaissait un peu la langue arabe par ces mots « bifs, bifs, charupe !... » C’était le mot d’ordre, on partait boire un coup l’un après l’autre. De cette manière je vidais presque un tonneau.

    Il vient un jour un marchand de vin pour acheter quelques pièces de vin. Monsieur Décolard fut avec lui pour goûter, mais quand il arrive à la pièce vide Monsieur Décolard dit « Diable, en voilà une qui est vide, comment çà se fait ?... Monsieur, je lui dis, c’est peut être quelle a perdu par l’arrière !... Et bien, va chercher une chandelle pour voir d’où çà vient !... ». Je fus chercher la chandelle puis je me munis d’une percette et d’un peu d’eau et je rentre au moment où ils étaient dans une autre cave. J’eus le temps de faire mon tour, je perce un petit trou que je remplis avec de la mauvaise écorce pourrie et puis je verse mon eau par-dessous et je fais disparaître le vase. « Et bien dit il, qu’est ce que c’est ?... C’est ce que je vous disais, voyez la terre est encore toute humide, mais elle ne coule pas maintenant… Et bien dit-il, si le tonnelier vient, il faudra lui faire voir… ». Moi je continue de remplir mon baril, je disais « Il n’y a pas de danger maintenant… ».

    Se passent six ans, le cocher vient à se marier, je fus parrain à son premier enfant. Quand ce fut à l’église, le curé me dit de faire quelques prières étant enfant de baptême. Moi qui n’avais pas repassé mes prières depuis ma première communion qui avait eu lieu quatre ans auparavant, je ne savais pas seulement les commandements de Dieu. Le Curé me fit des reproches de n’avoir pas mieux servi Dieu depuis ma communion, il me fit consentir d’aller à confesse. Trois semaines après, je fus donc le voir, je lui racontais toutes mes bêtises ; je lui en disais même plus que j’en avais fait. De la manière dont il me fanatisait après la confession, il me dit de retourner dans huit jours puis il me donna une pénitence qui pouvait compter, mais moi je la faisais quand j’y pensais. Au bout de huit jours, je fus le voir de nouveau, il me fait encore retourner une troisième fois.

    Cà commençait à m’ennuyer et cependant je voulus en voir la fin. Huit jours après je retourne encore, croyant avoir la communion ; je n’avais rien pris le matin pour me disposer de recevoir Dieu, mais quand mon tour arrive c’était plus de onze heures, mon gosier était creux. Enfin je rentre dans la boîte et après lui avoir dit très peu de choses, il me dit de revenir une quatrième fois. « Ah !... au diable la confession, je n’y retourne plus » Je voyais que ce n’était que pour me fanatiser d’avantage. Ainsi je le laisse lui et sa confession tranquille, quoi que dans ce temps là je croyais un peu à leur fanatisme, mais je pensais à une hérésie sur toutes ces choses là.

    Je résolus de commencer un voyage qui me mettrait au courant du naturel.

    Comme je ne gagnais presque rien au service de Monsieur Décolard, je me mis en devoir d’en partir, chose qui arrive. Un jour, je demande permission à Monsieur Décolard pour aller à Niort chef-lieu du département des Deux-Sèvres; il me permit mais il ne savait pas pourquoi c’était le sujet de mon voyage. Je pars pour Niort, je fus m’adresser chez Monsieur Michel horticulteur en lui demandant de l’ouvrage, il me demande d’où j’étais, le lui dit que j’étais d’Epannes au service de Monsieur Décolard, et que je voulais me perfectionner sur l’état de jardinier. « Je vous prendrai bien mais il faut avoir de votre maître un certificat… Je peux très bien avoir un certificat de mon maître puisque je ne lui dois rien, mon année finit le vingt quatre juin… Oui, c’est très bien, mais il me faut savoir votre conduite envers votre maître… Et bien Monsieur, je reviendrai dimanche… Bonjour …». Je retourne à Epannes, il me fallait avertir Monsieur Décolard de mon intention.

    Un soir que j’étais dans le jardin avec lui, je lui parle ainsi « Monsieur, je vous préviens que pour la Saint-Jean je veux partir, j’ai l’intention de me perfectionner sur l’état de jardinier… Tu veux partir ?... Je croyais faire de toi mon jardinier !... Monsieur, je ne suis pas assez capable pour tenir un jardin.

     

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    Quand je le serai plus je reviendrai si Monsieur le veut bien… Et bien fait à ton idée… Monsieur, voudriez-vous me donner un certificat pour me procurer de l’ouvrage à Niort… Comment un certificat pour quoi faire ?... C’est Monsieur pour attester ma conduite envers vous… Et bien je vais te donner ça dans la journée de demain… ». Moi, le lendemain, je lui rappelle encore et il me donna le certificat que voici :

     

    Monsieur Décolard n’a que des louanges à faire de Jean Gerbier son domestique porteur de ce billet. 

    Epannes le 21 mai 1853 

    L. Décolard

     

    Je pars pour Niort avec mon billet. Je trouve Monsieur Michel, je le salue puis lui donne mon petit billet. « C’est bien dit-il, mais je parlerai à Monsieur Décolard, puis il faut que vous passiez trois mois chez un jardinier maraîcher pour vous mettre au courant de l’ouvrage. Vous reviendrez chez moi après ce temps là… Monsieur, je ne connais personne ici, si vous voulez bien vous charger de me trouver un maître… Et bien allez !... Vous direz à Monsieur Décolard quand il viendra à Niort de venir me parler et moi je vous écrirai cette semaine… ». 

     

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    Fichier:Blason ville fr Niort Empire.svg

     Niort (Deux-Sèvres), Eglise Saint-André, Carte postale vers 1900

    Efitions...

     

    Je retourne à Epannes, mais je ne parle pas à Monsieur Décolard d’aller parler à Monsieur Michel, seulement je dis au cocher d’aller prévenir Monsieur Michel. C’est ce qu’il fit. Monsieur Michel envoya son commis… Monsieur Décolard lui dit que je ferai mieux de rester chez lui, que j’avais la tête volage. Monsieur Michel ne tarda pas de m’écrire. Je reçois la lettre avec beaucoup de joie, mais la lecture me donna moins de plaisir. Voici sa lettre :

     

    Monsieur, 

    Je me suis occupé de vous placer chez un maraîcher. Il en est un qui vous prendra probablement. Cependant, il ne me l’a pas encore promis. Si vous faisiez trois mois chez lui, je vous prendrai ensuite chez moi volontiers, d’autant mieux que Monsieur Décolard m’a donné de bons renseignements sur vous ; mais le mieux encore de toutes choses serai de rester à son service. C’est à vous d’y réfléchir pendant qu’il en est encore temps. 

    Je vous salue sincèrement 

    Tout à vous 

    Michel Vessié

     

    Niort, le 28 mai 1853

      

    Après avoir pris lecture de la lettre, je réfléchi… Je ne sais pas quoi faire… Rester ici ? ... J’en averti mon père qui n’en savait rien. Il me loua un peu de mon idée. Mais Monsieur Décolard ne tarda pas à lui faire mille observations sur mon départ. « Vous laissez, lui dit-il, partir votre fils, il deviendra un mauvais sujet, bamboche(*) il mangera tout son salaire. Il ferait mieux de rester chez moi, je ferai de lui mon jardinier…». 

    Mon père après cela ne voulait pas déplaire à Monsieur Décolard, il me fit quelques observations à son tour. « Mais Monsieur Décolard parle à son avantage et moi je pense au mien. Croyez-vous quand je serai capable, je gagnerai deux fois autant comme chez lui. Aussi, laissez-moi faire… Et bien fait comme tu l’entendras, j’espère que tu as raison …».

      

    (*) bamboche : débauche,festin, fête, ripaille 

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    Moi, le dimanche d’après, je pars pour Niort voir Michel pour en finir. Il me reçoit très bien et puis il m’envoie chez un maraîcher pour faire marché. Je fus chez lui, il n’y était pas, sa femme m’envoie dans un café où elle croyait qu'il pouvait y être. Je fus, je le trouve avec un de ses amis. « Monsieur je lui dis, je suis venu de la part de Monsieur Michel pour que nous traitions ensemble… Ah !... Vous êtes le garçon dont il m’a parlé… Oui c’est moi qui doit rentrer chez Monsieur Michel dans trois mois... Et bien assoyez-vous, voulez-vous un verre de bière ?... Bien, je vous donnerai treize francs par mois. Ainsi voyez, je vous montrerai à semer, planter… Moi semer, pas beaucoup, mais que le marché soit fait ». 

    Nous vidons quelques bières et puis moi je reprends le chemin d’Epannes. 

    Je fus dire à mon père que j’étais embauché, il parut content… Je retourne chez Monsieur Décolard pour attendre le jour du départ. Mademoiselle Décolard me dit « Tu vas donc partir ?… Pourquoi pars-tu ?… Mademoiselle, je veux faire un jardinier capable de tenir un jardin sans reproches, plus tard je viendrai à votre service… ». Je lui disais cela mais je n’avais pas du tout envie de revenir et pour le bien de mon père qui avait une bonne pratique chez lui, j’aimais mieux sortir ami qu’ennemi. 

    Le jour du départ est arrivé, je fis mes adieux autour de mes camarades, amis et parents. Je fis un baluchon de quelques morceaux d’effets et puis je me décidais à partir. Le 24 juin 1853 je pars pour Niort… Ici c’est le commencement du « tour de France » jour heureux pour moi. Je me croyais sorti de prison, j’allais à cinq lieues de chez moi, je me croyais à bien plus loin…

     

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    Niort (Deux-Sèvres) , Scène de Marché, Carte Postale vers 1900, Editions V...

     

     Page 10

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