• > MÉMOIRES / LIVRET II / CHAPITRE VIII (SUITE 2)

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    A ces mots, l’un d’eux s’écrie « Est-ce que vous croyez qu’il n’y a pas de Dieu ?... Je crois pas positivement qu’il n’y a pas de Dieu, mais je ne suis pas certain qu’il y en a un. Ce que je suis sûr c’est que Jésus Christ n’a jamais été Dieu, il n’était seulement que prophète et c’est lui le premier fondateur de la religion catholique. Ainsi, moi je le regarde comme le type de la religion et non comme Dieu incarné… Croyez-vous que de semblables miracles puissent avoir existés ?...  Non, le Christ était come Mahomet et comme le Dieu Brahmâ et des masses de faux Dieux qui servent d’instruments pour adresser des hommages à l’être suprême… Savez-vous que dans ce temps là, il était plus facile de faire un Dieu qu’aujourd’hui. Les petits génies de nos jours auraient fait des grands génies dans ces temps reculés…Enfin mes amis, si je recherche tout ce qui regarde ces choses fabuleuses, je n’en finirai aujourd’hui. Mais comme je ne parle pas pour changer votre croyance, je ne puis m’étendre plus loin… ».

    Les pauvres gens se trouvèrent stupéfaits, ils ne savaient  ce que répondre. Il y en a un qui voulut me tenir tête sur la vie de Jésus Christ, mais sa fausse croyance le fit bientôt succomber.

    Lecteurs, retournons au naturel…  J’étais à Doué pas seulement pour travailler mais encore pour m’éclaircir des choses gothiques(*) de ce petit pays. Le dimanche, plutôt que de faire des folles dépenses, je m’occupais de visiter les alentours de cette ville. Un jour, je me promenais et je passe près d’une carrière d’où l’on tirait des pierres. Je m’arrête pour examiner la nature de ces pierres, je regarde et je vois des coquilles imprimées dans celles-ci. Je descends dans la fosse est là, je retrouve ces coquilles dans leur entier. J’en rapporte plusieurs échantillons que je montre à Monsieur Richard à mon arrivée. Celui-ci me demande ce que je voulais faire de tout cela. «  Monsieur, ces petites parcelles de coquilles me donnent la description de votre pays des temps les plus reculés… Vous voyez ces coquilles qui ont pour vous peu d’importance, pour moi elles en ont beaucoup… Qui a plongé ces petits corps à vingt pieds sous terre ?... Ce n’est pas le naturel, ce sont les cataclysmes que la religion nomme déluge… Fausse croyance… La famille Noé que Dieu a choisie parmi tous les hommes pour repeupler après le désastre… Non, ces choses là sont fausses… Ce déluge a été commis par le choc d’une comète, inonda presque tout l’univers et votre pays s’est trouvé dans le nombre… Ainsi, ces coquilles sont venues de la mer, apportées par les flots dans ces pays dont le sol se trouvait moins élevé. Les alentours furent mis de niveau par les eaux qui rapportèrent coquilles, pierre et bois… La preuve, c’est que vous trouvez des troncs d’arbres tout entiers qui par la longueur du temps ont été changé en pierres ou plutôt pétrifiés et ces coquilles et ces sables sont de même, ils ont été recouverts par un petit lit de terre qui leur donnèrent toutes facilités de se réunir ensemble pour former des pierres qui vous servent aujourd’hui pour construire des cabanes ou des maisons… Ne croyez pas que ces coquilles se sont plongées seules sous terre… Non, étudiez le naturel et vous trouverez votre pays remarquable… Pour moi, je rapporte ces petits fossiles en souvenir et plus tard ferons l’ornement d’un musée naturel qu’un jour, retiré dans un coin de cette terre, j’exposerai toutes ces reliques et je ferai mes théories dans mon petit  musée… ».

    L’ouvrage ne me faisait pas de peine. J’allais tantôt d’un côté tantôt de l’autre, et toujours parmi les autres classes. Etant à leur table je leur donnais des leçons de théorie sur l’horticulture. Monsieur Richard et moi étions chez le fils du Maire à restaurer son jardin. Celui-ci, d’un assez bon tour, prenait plaisir à me questionner sur mon voyage et sur mon art. Je lui fis naître bien des goûts à l’avantage de Monsieur Richard. Je lui fis entendre qu’une volière rustique ferait l’ornement de son jardin et une salle verte du même genre. Il consentit à faire exécuter ce travail mais il connaissait Monsieur Richard pour n’avoir pas assez de capacités pour faire des ouvrages de ce genre. Il me dit qu’il ferait venir un artiste d’Angers pour faire ce travail.

     

    (*) Comprendre « anciennes ou antiques voir archéologiques » sans doute.

     

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    Je pris la parole en disant « Monsieur, vous n’avez pas besoin de faire venir des artistes d’Angers, Monsieur Richard vous fera bien ce travail… Monsieur Richard n’a jamais fait d’ouvrages de ce genre, ce n’est pas sa partie… Et bien si Monsieur Richard ne connaît pas ce travail moi je ne suis pas novice. Si vous voulez me le confier ce travail, je me charge de l’exécuter… Oui, certainement de préférence, et si vous m’aviez dit plus tôt votre savoir faire, je n’aurais pas été plus loin… Monsieur, si je vous ais laissé ignorer mes capacités, c’est que je croyais Monsieur Richard au courant de ce genre de travail et comme vous savez, il arrive quelquefois que le caporal est plus capable que son lieutenant, et malgré ses capacités il lui faut faire le sourd et quand le lieutenant ne s’y reconnaît plus dans ses manœuvres, le caporal marche suivant ses capacités sans écouter le commandement de son supérieur qui lui fait faire des fausses manœuvres.  
                          

    Aussi, c’en est assez, vous me comprenez sans doute, confiez-moi votre travail et je ferai comme le caporal, jecommanderai mon supérieur… Oui, je vous laisse maître de faire à votreidée, aussi vous prendrez mon domestique avec une voiture et il vous conduira dans mes bois,  et vous trancherez tout ce qui vous conviendra pour faire votre travail. Dites-moi le jour que vous viendrez… Monsieur, je viendrai le mardi après Pâques… ».

    Le jour dit arrive. Le domestique vient me chercher alors que j’étais en trais de faire une partie de billard. Je le suis. Nous fûmes dans le bois et nous rapportâmes une plaine voiture de perches de tous genres propres à bâtir cette volière. A notre retour, un dîner nous attendait, que la servante avait préparé pour notre arrivée. Mais pour moi, il m’était impossible de manger tout bon que fussent les mets, car les fêtes de Pâques m’avaient donné l’occasion de faire excès de boisson et ce jour là j’avais encore des calories. Je pris donc un verre de vin et puis je rentrais chez Monsieur Richard.

    En attendant que nous commencions ce travail qui me donnait à réfléchir, me voir directeur d’un travail que je n’avais jamais fait, je prenais des moments de réflexion et je me disais : « Les hommes inventent des choses qu’ils n’ont jamais vues et moi je n’en suis pas de même, j’ai vu ce genre de travail fait… Mes aïeux, voir déjà les morceaux s’ajuster ensemble…Allons, je crois qu’il n’y a rien d’impossible à l’homme de génie… ». Enfin, le fils du Maire envoie son domestique dire que nous pourrions commencer  quand bon nous semblerait, que lui partait pour Paris pour des choses très pressées. Cette dernière nouvelle me consola un peu sur mon entreprise car, n’ayant pas la présence de Monsieur Sommier, je serai plus sûr de réussir mon travail et à son retour il trouverait plus d’éclat que s’il l’avait vu faire devant ses propres yeux. Nous fûmes donc commencer. En arrivant, je traçais l’endroit réservé pour la construction. Ensuite, je traçais idem le chapeau. Ce chapeau fait, je plaçais les huit points principaux sur les huit colonnes destinées à les recevoir et puis je commençais le premier dessin suivant l’idée qui me vint.

     

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    Et après six jours de travail, une couverture de chaume fit la clôture. Monsieur Richard ajouta un coq revêtu de plumes.

    Enfin tout cela l’a mit dans l’état que voici l’aperçu que je donne aux lecteurs. Cela n’est que pour faire apercevoir qu’avec idée, on peut venir à bout de tout, car moi je n’avais jamais fait de chaume rustique et cette fois-ci j’avais venté mes capacités. Il fallait les mettre à profit. 

     

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    Je l’ai fait et j’ai réussi. Une autre fois, je pourrai m’exercer du même procédé sans dire des mensonges. Monsieur Richard me promit pour la suite qu’il ne serait pas en peine pour trouver du travail rustique. Ainsi voyez, j’ai appris à Monsieur Richard des choses que je ne connaissais pas moi-même. Il pouvait comme moi entreprendre ceci, mais le courage lui manquait. Il préférait se contenter de son travail habituel que d’entreprendre des choses qu’il n’était pas sûr de réussir.                                              

    Il y avait chez Monsieur Sommier une servante qui avait un frère au service, auquel elle tenait beaucoup. Elle me demandait des renseignements du pays où il était en garnison. Moi, je prenais plaisir à la consoler du sort de son frère. Des soirées entières se sont passées, moi seul avec elle. Je la voyais tomber dans mes filets, la volupté roulait dans ses yeux. Pauvre fille… Il n’en tenait qu’à moi de profiter de sa faiblesse, j’aurais pu obtenir tout d’elle. Mais non, je ne suis pas de ces hommes qui font payer cher leurs conseils. Cette fille était à moi, j’aurais pu passer la nuit sous le même toit. J’aurais pu gouter le plaisir de la volupté sans qu’elle puisse se défendre. Mais à quoi aurait-il servi dans le cœur d’une personne que dans huit jours il fallait quitter sans peut-être jamais la revoir ?... Non, j’ai pris le parti qu’un homme modèle doit prendre et je m’en flatte. Peut-être, dans le moment, elle aurait dit que j’étais timide à son égard. Mais plus tard elle pourrait se louer de cette timidité. Je veux bien que tout autre dans ma place n’en aurait pas fait ainsi. Ce n’est pas là ma manière d’agir. Je tends le piège, et quand le gibier vient s’y prendre je lui rends la liberté avec plaisir, sans regrets de l’avoir immolé.

    Monsieur Richard m’avertit qu’il ne pouvait m’occuper plus longtemps. « Je connais me dit-il, un de mes amis qui voudrait bien que vous rentriez à son service. Ce serait pour le bourgeonnement des pépinières et après ce travail fait, vous reviendriez chez moi… Non, puisque vous n’avez plus d’ouvrage, je pars pour Nantes en passant par Angers, voir mon ami Gauthier, et pour lui demander s’il veut faire le voyage avec moi ; et à l’automne, je reviendrai à Angers. Si vous avez besoin de moi, je serai à votre service… ». Monsieur Richard me fit mille honnêtetés jusqu’à me payer deux francs de plus par mois que nous étions convenus. Il me signa le certificat suivant :

     

    Je soussigné que le nommé Gerbier a travaillé chez moi depuis le 15 mars jusqu’à ce jour et qu’il s’est toujours bien conduit pendant ce temps là. Il sort libre de tout engagement.

    Doué le 4 mai 1857

     

    Richard

     

    Avant de partir de Doué, je vais vous donner la description de ses mœurs et habitudes. La petite ville de Doué est renommée comme la contrée la plus fertile en vin de l’Anjou. Quoi que pas très bon, il est assez agréable au goût mais il a peu d’esprit. Les habitants sont très débauchés surtout la jeunesse. Les filles sont presque toutes vierges, c'est-à-dire qu’elles sont du Sacré-Cœur. C’est pourquoi les garçons se livrent aux jeux et au libertinage. Du reste, ils sont assez croyants de l’incarnation de Jésus-Christ. Les principales cultures sont les pépinières d’arbres fruitiers, les vignes ; les amandiers viennent très bien aussi, il s’en trouve une quantité. La ville est presque toute souterraine. Les sables pétrifiés qui ont servis à bâtir les maisons et les perrières(*) sont restées ouvertes et elles servent de caves pour loger le vin. Ainsi, on peut traverser la ville sans être arrêté par aucun mur.

     

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    Les femmes ne sont pas habillées élégamment. La ville compte à peu près 6000 habitants. C’est un chef-lieu de canton de Maine-et-Loire.

     

    (*) Les Perrières

     

    Il y a 15 millions d'années, lors du retrait de la "mer des faluns", de nombreux animaux, comme les requins, les poissons et les crustacés, se sont retrouvés pris au piège. Tout au long des millénaires les restes et les squelettes se sont agglomérés avec le sable pour donner une mollasse coquillière que l'on appelle pierre de Doué ou Falun.


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    Très tôt l'homme s'aperçut que cette pierre est facile à extraire et à travailler pour l'habitation. Les perreyeurs faisaient une saignée rectiligne en surface puis taillaient des blocs de falun. Ils descendaient progressivement en ménageant une voûte permettant de produire plus de pierre tout en conservant la solidité du sol en surface. Lorsque cette partie de sous-sol avait été suffisamment exploitée, souvent au niveau de la nappe phréatique, ils refermaient le sillon à l'aide de blocs de falun disposés à la manière d'une clé de voûte ce qui autorisait la poursuite de la culture. Une autre partie du champ était alors exploitée de la même manière. En sous-sol les caves étaient reliées entre elles permettant un double accès.

    De là sont nées les Perrières qui s'apparentent à des cathédrales souterraines de part leur forme de voûte oblongue et leur hauteur qui peut atteindre 18 mètres et plus. Leur recensement à commencé dans les années 80. La surface accessible s'étend sur plus de 4 hectares, la totalité représentant plus de 5 Km carrés.

    Une partie, aménagée en centre de séjours troglodytiques, accueille des séminaires et des classes de collèges. Dans un autre secteur visitable, un jeu de lumières aux couleurs variées met en scène les volumes, mêlant la grandeur des caves et la magie du lieu.

    Lors de la période estivale, le Centre des Perrières organise des visites nocturnes qui se font à la lumière de lampes au carbure, ajoutant au lieu un côté envoûtant.

     

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     Centre des Perrières, 545 Rue des Perrières - 49700 DOUE LA FONTAINE Tel : 02.41.59.71.29

    Source : http://www.dlf49.com

     

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    Le 4 mai 1857, je pris la voiture pour me rendre à Angers. Je descendis chez la Mère Rochereau. Elle me revu avec plaisir. Je lui demandais l’adresse de Gauthier que je fus voir. Il fut surpris de me voir : « Et bien mon ami, comment va l’ouvrage dans ce moment ci ?... Pas très bien… Car moi voilà huit jours que je suis arrivé et j’ai eu bien du mal à trouver … Et bien l’ouvrage ne va pas… Viens, nous allons partir pour Nantes…Je ne peux pas car je suis au mois, et puis je n’ai pas assez d’argent pour me mettre en voyage… Travaille plutôt ici pendant un mois et nous partirons ensuite… Je veux bien travailler un mois si j’ai du travail, enfin je vais chercher et demain je viendrai te rendre réponse, au revoir à demain… ».

    Je fus donc voir dans quelques établissements et rien ne se présentait à mon avantage. Le soir étant venu, je retourne chez la Mère. Là, je rencontre  les confrères qui m’avaient fait la conduite. Je leur demande à tous s’ils connaissaient du travail. Ils ont su me répondre que non. « Et bien si je n’ai pas de travail, demain je pars pour Nantes !… Comment, me dirent-ils, aller à Nantes c’est très mauvais pour nous. On gagne peu et quelquefois on revient sans avoir travaillé. Crois-nous, il vaut mieux aller travailler sur Paris… Non, mon idée est pour Nantes et non pour Paris... ». Tous firent de leur mieux pour m’empêcher le voyage de Nantes, mais tous leurs conseils me passaient par l’oreille gauche et sortaient par l’oreille droite. Je voulais voir Nantes, c’en était ainsi. Je voulais voir le fameux passage « Pommeraye » qui est si souvent vanté des voyageurs.


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                                                                                         Hier                                                                                  Aujourd'hui

    Armoiries

     Le Passage Pommeraye à Nantes

     Source : http://www.passagepommeraye.fr

     

    Le lendemain, je fis une sortie avec un ouvrier comme moi, sans ouvrage. Nous nous dirigeons du côté de chez Monsieur Fillane pour dire au revoir à mon ami et lui annoncer mon départ. Nous passons dans la rue basse du mail, l’autre me dit «  Voila un établissement horticole… Rentrons… Peut être pourrait-on nous donner du travail ?... Je veux bien, rentrons… ».

     

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    Nous rentrons, le patron arrive à notre rencontre. L’autre lui demande du travail. Le patron lui en promit à lui de préférence. Vu qu’il était bien plus gros et plus grand que moi, j’ai signé ses capacités. Le voila embauché.

    Je me dirige pour dire au revoir à Gauthier. Je trouve celui-ci à l’ouvrage, travaillant comme un cheval dans une tranchée avec plusieurs autres ouvriers bien plus forts que lui. Le malheureux avait un mal fou. Je m’approche en disant « Mon ami, je pars à deux heures pour le bateau de Nantes. Veux-tu venir prendre un verre de vin avec moi avant que nous nous séparions pour peut-être longtemps ?... Dans ce moment je ne peux pas, mais reviens à l’heure du déjeuner, je serai à toi… ». Après ces paroles, je m’éloigne de lui. Je fus me promener par ci par là. L’heure dite arrive. Je vais à sa rencontre. Je le trouve prêt à se mettre à table. Monsieur Fillane se trouvant là, je lui demande permission pour que Gauthier vienne passer un instant avec moi. « Oui me dit-il, mais qu’il ne soit pas longtemps… ». A ces paroles, je lui tourne le dos en disant à Gauthier « Tu viendra au café du coin… J’y serai effectivement… ». Il n’y avait pas dix minutes que j’étais rentré quand Gauthier rentre. « Ainsi mon ami, je suis décidé de partir. Viendra-tu me rejoindre ?... Dis-moi oui ou non… Si tu veux venir je m’occuperai de toi. Si au contraire tu ne veux pas, je me contenterai de savoir de tes nouvelles…Oui mon cher, j’irai te rejoindre dans un mois. Ecris-moi… ». Je tire un cahier de chansons qui était dans ma poche « Tiens… Voilà un souvenir de moi... Tiens je lui dis… Apprends ces chansons et plus tard tu te rappelleras de moi. Parmi tes amis, en chantant, tu leur diras : cette chanson me vient d’un dénommé Gerbier qui un jour m’a donné ceci en souvenir de lui à Angers… Mon cher, à te voir parler, on dirait que nous nous séparons pour toujours. Non, j’irai te rejoindre à Nantes et nous chanterons ces chansons ensemble en buvant le vin du retour… Je voudrai mon ami que ceci soit, mais aujourd’hui les idées peu graves  sont bien faciles de tourner. Je sais que tu n’aimes pas Nantes, et pour peu que tes confrères te détournent, tu iras bientôt fouler au pied les promesses faites ici… Enfin, si je te revois plus, j’aurais à me louer d’avoir été ton protecteur… Au revoir mon ami, je te désire une parfaite entreprise et une parfaite santé…».

    Nous nous séparons.

    Moi, je fus pour faire viser mon livret, mais on pouvait me viser que pour trois heures. Je fus donc obligé de reculer mon voyage au lendemain à six heures du matin. Cette petite halte me donna toutes facilités de voir à Angers les choses que je n’avais pas encore vues. Je fus voir les carrières d’où l’on tire l’ardoise. Je ne pus pas les voir toutes car elles se trouvent trop éloignées l’une de l’autre. Je n’en ais donc vu qu’une seule qui suffit pour que je puisse juger les autres. Je vais vous en donner la description en peu de mots : « Lecteur, on ne se figure pas le commerce d’ardoise que produit Angers. Plus de dix à quinze mille ouvriers son occupés à ce genre de travail.

    Napoléon III les visita l’an 1856 en visitant le désastre causé par la Loire. Il est descendu suivi de se généraux et a regardé travailler les ouvriers. Il s’aperçut que l’un d’eux, à son idée, taillait ces pierres trop épais. Il se retourna vers son escorte  et dit à un de ses généraux « Je crois que celui-ci taille trop gros… ». L’ouvrier entendit et dit « Mon Empereur, vous trouvez ceci trop matériel… C’est facile de diminuer le volume… ». En disant  cela, il prit un des morceaux  et le mis en plusieurs morceaux de l’épaisseur d’une feuille de gros papier et dit « Voilà mon Empereur. La faute est réparée… ». Napoléon sourit et dit « Je vois votre industrie… ». De retour à Angers, il distribua un Louis à chaque ouvrier pour réparer le temps perdu par l’inondation.

    Il se trouve aussi à Angers un pont de pierre qui remplace le pont de fils de fer sur lequel le 11ème de Ligne Léger fut victime d’une horrible catastrophe le 16 avril 1850. On fit enterrer les morts dans le cimetière général et la ville a fait élever une colonne couverte d’inscriptions.

     

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    Armoiries

     Angers  (Maine-et-Loire) - Le Pont de la Basse-Chaîne, avant et après la catastrophe

    qui fit 223 morts au passage du Régiment du 11ème de Ligne Léger, le 16 avril 1850

     

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    La cathédrale de cette ville est d’une assez haute élévation, mais elle n’offre rien qui soit remarquable. Mais dans l’intérieur, elle est d’une richesse extraordinaire. La Place d’Armes, où se trouve une fontaine très remarquable avec un jet d’eau d’une élévation de plus de vingt cinq pieds de hauteur, huit grenouilles en fonte qui vomissent l’eau jusqu’à l’extrémité du jet d’eau. Cette fontaine, quoi que très agréable pour les habitants, ne le fut pas pour l’Etat militaire. Un jour, un général passa la revue des troupes et il s’aperçut que cette fontaine diminuait son champ de manœuvres. Il dit «  Foi de général, cette fontaine disparaîtra !... ». Le maire de son côté fit réponse « Foi de maire, elle restera !... ». Le maire a du promettre un nouveau champ de Mars et je crois que la fontaine existe encore aujourd’hui.

    Angers possède un château fort. La gare. Les établissements de haras. Le jardin des plantes. Le monument de Louis XVIII et autour de ce monument se trouvent tous les hommes célèbres angevins du temps moderne avec inscriptions. Les boulevards de cette ville sont magnifiques, surtout celui de Saumur et du Lys.

     

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    Le 6 mai 1857, je me charge de ma malle. Je fus prendre la vapeur sur le bateau. Je fis la rencontre d’un jeune ouvrier serrurier qui comme moi allait à Nantes pour travailler. Nous voyageons par un temps magnifique, pas un seul nuage pour empêcher l’éclat du soleil. Si bien que nous pouvions observer ces riantes campagnes, des magnifiques châteaux. Tout cela faisait le délice de notre voyage. Enfin, après six heures de route, nous arrivons à midi à Nantes. Mon collègue avait des connaissances, mais moi mon seul ami c’était le peu d’argent que j’avais dans ma poche. Nous débarquons. Un commissionnaire se présente pour porter nos malles. Le serrurier se fit conduire chez un de ses amis, il me dit de le suivre. Je le suis après avoir déposé ma malle au bureau du vapeur.

    Voila, le serrurier avait des amis et du travail de suite mais moi, je n’étais pas ainsi. Un jeune ébéniste, connaissance de mon collègue se promit de nous faire voir Nantes. « Suivez moi dit-il, je vous connais pour ce soir un gîte à prix modéré… ». On prend nos malles et nous les transportons au gîte en question et puis nous nous dirigeons en ville de droite et de gauche. Enfin nous voilà de l’autre côté de la ville sur la route de Rennes. La soif se fit sentir. Nous rentrons chez un marchand de vin. Tout en buvant, je remarque le maître de la maison que chaque parole qui sortait de sa bouche était un mensonge. Je le regarde d’abord et puis je lui adresse la parole sur une question qui regardait la Dordogne, la Gironde et la Garonne, enfin l’espace de la Rochelle, à Bordeaux l’embranchement des rivières. Il parlait à sens inverse de tout cela. « Monsieur je lui-dis, il y a erreur chez vous. Je connais ces pays là et je peux vous le prouver… Ah !... Vous avez voyagé ce pays me dit-il ?… Et bien moi je le connais sans avoir voyagé… Preuve que vous ne le connaissez pas, ces questions ne sont que des mensonges !... ». En disant cela, je pris mon crayon et je lui trace le plan avec les distances :

     

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    Le menteur vexé de ce plan véridique passe dans un chambre voisine et revient au bout de quelque minutes tenant une feuille de papier et il s’approche de moi en disant « Savez-vous lire ?... Lisez !... ». Je lis mais quelle fut ma surprise … Cette feuille de papier renfermait le diplôme de menteur, revêtue d’un cachet… « Monsieur je lui-dis, je ne suis plus surpris de notre conférence, car une vérité et un mensonge ne peuvent s’accorder. Ce diplôme est bien mérité. L’auteur qui vous l’a décerné a très bien agi à votre égard car il est bien mérité.

    Le jour s’avançait. Il fallait m’occuper de chercher du travail. Je sors donc, suivi de mes collègues, en promettant au menteur de revenir le soir pour commencer une seconde conférence. Mon conducteur me conduit dans plusieurs établissements horticoles, mais pas un seul ne put me donner du travail. Il se faisait tard, la faim commençait à se faire sentir. Nous rentrâmes dans un restaurant prendre un bon dîner qui me remit la vie. J’avais presque oublié les aventures de la journée. Nous nous disposâmes pour aller voir le passage Pommeraye. Arrivés à ce passage, j’admire ce beau coup d’œil… Un passage composé de trois gradins surmontés de galeries ornées de riches boutiques de toutes espèces  d’industries, le mieux conditionnées. Autour des galeries, un rang de statues portant pour armes les intitulés des premiers arts et métiers et dans ces statues en personnages, sort un bec de gaz surmonté d’un globe en verre.

     

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    Des cafés, des hôtels. Tout cela fait de ce passage un des plus beaux séjours de la ville. Pour moi, j’aurai volontiers passé la moitié de la nuit sans penser à dormir. Je quitte ce lieu délicieux pour suivre me collègues qui me proposent une autre promenade mais je rentre. En moi-même je pense que ma bourse avait déjà un trou qui ne faisait que grandir. Je me disais « Ils ont du travail et une bourse presque neuve. Ils peuvent bien se donner le plaisir de la promenade mais moi, pauvre émigré, j’avais sept francs dans la poche, sans travail, sans amis ni connaissances. Que deviendrai-je s’il fallait partir plus loin ?... ». Je dis à mes collègues « Messieurs, je ne puis vous suivre plus loin car une chose m’appelle à mon hôtel. Il me faut rentrer… Au revoir… Bonne promenade…». Je fus donc à mon hôtel où je trouvais le repos.

    Le lendemain il fallut plus sérieusement s’occuper  de chercher du travail. Je m’informais à mon hôtel où se trouvaient les horticulteurs. On me donna le quartier de la route de Paris. Je me dirige ensuite du côté indiqué. Je rentre premièrement chez un patron mais il ne s’y trouvait pas. Sa dame me dit de revenir. Je continue de suivre la route de Paris et lorsque je fus à deux cents mètres plus loin, je vois « Caillié horticulteur ». Là je m’adresse demandant du travail. Monsieur Caillié me questionna sur mon savoir-faire de la manière suivante : « Connaissez-vous la culture des fleurs ?... Etes-vous allé à Paris ?... D’où venez-vous ?... Chez qui avez-vous travaillé ?... Monsieur, j’ai quatre ans de Tour de France, je suis ouvrier, voici mon livret et vous verrez chez qui j’ai travaillé… ». Il prend mon livret et puis il dit « Bien… Vous viendrez demain… Ce sera pour faire la multiplication… Mon multiplicateur part demain et si vous connaissez la partie vous le remplacerez… ».

    Je pars ensuite à mon hôtel prendre un déjeuner et puis je me dispose à passer le reste de la journée en promenade. Sur le soir, alors que j’allais rentrer, j’aperçois sur une borne de pierre un jeune homme qui paraissait triste. Je m’approche de lui en lui adressant la parole «  Vous êtes voyageur je lui-dis ?... Oui me répond-il d’une voix épuisée… J’arrive dans cette ville… Vous avez du travail ?... Non, je suis bien malheureux. Voila  près de cent lieues que je parcoure sans trouver d’ouvrage. J’ai tout vendu mes effets, il me reste plus que ce que j’ai sur le corps. Je ne possède plus que dix centimes et je n’ose pas mendier. Je ne sais plus de quel bois faire flute… Qu’elle profession êtes-vous ?... Cordonnier… Vous n’avez pas trouvé d’ouvrage, ça me surprend car votre état marche bien dans cette ville… J’ai bien trouvé de l’ouvrage mais le prix est si minime qu’à peine pourrai-je vivre… Et bien mon cher, puisque vous vous trouvez en nécessité, prenez cela en attendant mieux. Vous vous procurerez du pain et tout en travaillant vous ferez connaissance de quelque ouvrier de votre partie qui pourra vous placer mieux. Vous allez sans argent, où allez-vous coucher cette nuit, qui voudra vous loger pour dix centimes, vous serez obligé de coucher à la belle étoile et la police vous ramassera?... Venez avec moi, nous allons prendre quelque chose ensemble et faites ce que je vous dis !... ».

    Nous fûmes chez un marchand de vin. Je fis venir du pain qu’il mangea avec appétit. J’aurai voulu lui porter du secours plus étendu, mais mon voyage ne me le permettait pas. L’heure de rentrer sonne. Il fallut partir… Le pauvre garçon me suivi jusqu’à mon hôtel croyant peut-être que je le laisse coucher avec moi. Il se trompait car je paye quatre vingt quinze centimes par nuit et j’avais juste pour payer mon lit et les dépenses que je pourrai faire le lendemain. Je lui mis cinq sous dans la main en disant «  Allez coucher quelque part, voila tout ce que je peux faire, si je connaissais la ville j’irai avec vous, mais je ne la connais pas plus que vous… Allez, faite ce que je vous dis et fuyez les griffes de la police!… ».

    Le 9 juin 1857, je fus commencer mon service chez Monsieur Caillié. En arrivant, il me fit conduit à la serre de multiplication par un apprenti qui me donna la clé et me fit voir le charbon et toutes les servitudes, et puis il me laisse seul. Me voilà seul dans une serre à multiplier, j’avais trente deux cloches à soigner. Cela me demanda à réfléchir car je n’avais pour ainsi dire jamais multiplié. C’est vrai que j’avais vu faire mais cela ne suffisait pas. Allons… En besogne… Je viendrai à bout  de cela comme de toute autre chose… Du courage… Travaillons… Je recoure à mon livre de cultures qui me donna les premiers indices.

     

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    Le soir arrive. Il me fallait chauffer. J’allume le feu. Tout va bien. J’étais tranquille… Tout à coup j’entends un grondement dans la pipe de la chaudière. Je ne savais pas à quoi attribuer cela. Je visite mes cloches, tout va bien. Je retourne voir à la pipe et je la vois se remplir d’eau. Je retourne de nouveau voir mes cloches. Je pose la main dessus, à peine puis-je la  maintenir. Je retourne à la pipe, je trouve l’eau qui dégorgeait par-dessus. De cette affaire là, je ne savais à quoi m’en tenir. Je retire promptement le feu et quelques minutes après, l’eau cessa d’inonder. Là, je reconnu que j’avais chauffé trop fort. Cela me servit d’exemple pour le lendemain qui fut plus heureux que le jour précédent et pour mon travail, je réussis à merveille ou plutôt, je fis reprendre des boutures qui n’avaient jamais pris racines dans l’établissement.

    Il y avait quinze jours que j’étais à Nantes lorsque je fus visiter mon frère par le moyen d’une lettre. Quelques jours après, j’écris aussi à mon ami Gauthier. Ces deux lettres parties, je fus un mois sans avoir de réponse. J’étais dans une colère du diable. Je me promettais de ne plus jamais leur écrire. J’étais dans une pareille rage quand je reçois une lettre de ma sœur « Pauvre fille me dis-je, il n’y a que toi qui pense à moi… ». Quelques temps après, je reçois deux lettres le même jour. Une de mon frère et l’autre de Gauthier. Celle de mon frère ainsi conçue :

     

    Cher frère,

     

    Je viens auprès de toi pour te marquer ma position que tu ne dois pas ignorer. Tu sais la charge que j’ai prise. Et bien aujourd’hui je suis pris de tous côtés. Je sors de la maison où nous sommes et le propriétaire veut être payé de suite. Je ne sais comment faire pour le solder. Vois ma misère cher frère. Je te prie de venir en aide à ma misère. Envoie-moi ce que tu pourras, aide-moi à sortir de ce piège. Depuis un an que tu es parti, tu avais promis de ne pas oublier ta mère, mais elle n’a reçu depuis aucun secours de toi. Ne m’oublie pas frère, tu feras un bienfait.

     

    Au revoir frère.

     

    Je suis ton frère.

     

     Charles Gerbier-Bernard

     ACCUEIL

     

     

     

     

     

    Cette lettre me fendit le cœur d’autant plus que je connaissais sa position. « Pauvre frère… Dans quelle position tu te trouves ?… Et moi qui ne peux te faire aucune avance… Je me suis mis des idées dans la tête… ». Je calcule de quelle manière me procurer de l’argent. L’idée de me vendre comme soldat me vient. Mais une autre idée vient la combattre.

    Un dimanche que je me promenais avec mes collègues, j’aperçois une affiche qui annonçait le départ d’un trois mâts pour la République du Guatemala. Il prenait des passagers. Bonne chose je me suis dis, je vais dès demain prendre un engagement chez le coursier maritime. Peu importe ma vie. Si je peux faire la traversée sans aucun accident, je ne crains rien du reste. Je travaillerai parmi ce peuple naturel. Je leur montrerai la culture. Je ferai produire les terres qui depuis plusieurs siècles n’ont jamais reçus les secours du cultivateur. Je ferai comme Robinson Crusoé dans son histoire, qui échoua dans une île inhabitée, et par le secours de ses bras courageux, fit de ce lieu sauvage un lieu de délices.

    Je trouvais la journée très longue. Rien ne m’amusait. J’étais toujours à réfléchir. Mes collègues me demandent pourquoi j’étais aussi triste. «  Rien, je leur dis, ce sont des frissons de maladie qui me parcourent le corps de temps à autre… ».

     

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    Le lendemain, à l’heure de dîner, je me dirige sur le quai pour accomplir mon dessein. Je regarde les enseignes des coursiers maritimes mais je ne vois pas le nom de celui à qui je devais avoir affaire. Il me fallut rentrer sans avoir mis mon idée à profit. La journée fut passée en réflexions et comme dans toutes les pensées, ils s’en trouvent qui combattent les autres. Il m’en vient une qui combattait tellement qu’elle fini par me la faire oublier pour le moment.

    J’avais parlé d’une lettre de Gauthier. En voici la lecture :

     

    Le Mans le 20 juin 1857

      

    Mon cher ami,

     

    Je viens auprès de toi pour te donner de mes nouvelles et savoir des tiennes.

    J’ai bien des choses à t’apprendre mon cher ami. Je devrais bien être à Nantes et je suis au Mans. J’ai eu des empêchements mais j’étais très heureux d’avoir reçu ta lettre car je suis parti le jour même que je l’ai reçue. Cela fait que nous pourrons avoir des relations ensemble. Ta lettre cher ami m’a fait un grand plaisir d’apprendre de tes nouvelles, que tu es très bien placé et aussi d’avoir ton adresse.

    J’ai fait deux visites chez la Mère Rochereau. De la première, il n’y avait rien. Aussi, du moment que j’étais pour partir, j’ai rencontré un berrichon qui me dit qu’il avait une lettre pour moi. Je me suis trouvé très satisfait, ainsi je vais te raconter la chose telle.

    Mon brave ami, je suis encore resté chez Fléan trois jours en plus de mon mois. Je suis parti le 22 voici comment. J’ai une sœur qui est mariée depuis un an. Elle vient d’avoir son premier enfant. Alors, on avait prédit dans notre famille, que je devais être le parrain. Sitôt qu’il fut né, mon frère m’écrit de quitter Angers sans retarder plus de deux jours car l’enfant était baptisé le dimanche. Arrivé au Mans vers demi-soirée, il me fallut attendre au lendemain pour prendre la voiture. Je me suis promené dans la ville. J’ai cherché les jardiniers. On m’a conduit chez l’un des plus capables de la ville. Je lui ai demandé du travail. Je l’arrangeai bien mais pour embaucher d’ici trois jours. Cela nous arrangeait tous les deux. Je lui ai dit que j’avais un petit voyage à faire, qu’il me fallait à peu près huit jours. Enfin d’accord. J’ai donné ma malle à garder au maître d’hôtel.

    J’ai eu bien du plaisir dans mon voyage. La cérémonie s’est très bien passée. C’était une fille. Je t’assure qu’ l’on m’avait choisi la marraine un peu de mon goût.

    Mon brave ami, au revoir, car nous sommes éloignés pour un peu de temps, mais l’année prochaine je me rendrai à Paris. Aussi ne m’oublie pas, nous nous reverrons. Mettons nous d’accord pour ne pas perdre nos adresses. C’est bien la moindre chose entre amis de s’écrire une pauvre lettre, au moins tu pourras me raconter. La brise que tu vas prendre, je crois que ce sera la même tout le temps que je resterai au Mans.

     

    Le pauvre garçon croyait me faire entendre des choses à contre du vrai. Si, par exemple, il voulait venir à Nantes, il n’aurait pas cherché d’ouvrage au Mans. Il aurait plutôt été chez lui sans s’arrêter et il serait venu me rejoindre après la visite de ses parents. Mais non, il ne voulait voir que Paris. C’était là son but et moi c’était tout différent à lui. Je détestais ce Paris où l’on trouve tout à coup la civilisation et les mauvaises mœurs, le libertinage et la filouterie. Toutes se qualités se trouvent chez les parisiens. J’ai vu certains parisiens abandonner Paris pour venir dans certaines petites villes de province où ils passaient délicieusement leur vie.

     

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    Je mets donc de côté cette lettre et je me suis occupé de ma besogne en me promettant de n’écrire à Gauthier que sur ses lettres.

    Monsieur Caillié assez content de moi me confiait tous les ouvrages les plus minutieux. Deux mois se passent ainsi, lorsque Monsieur Caillié prit pour apprenti un jeune homme de vingt sept ans pour lui apprendre la culture des fleurs. Ce jeune homme, simple dans ses manières, me pria de lui faire voir tout ce qu’il y avait de remarquable à Nantes. Je ne pus le lui refuser. Je lui donnais même des cours de culture et théorie des plantes. Je lui avais montré tour ce que je croyais digne de remarque. Il me restait encore une chose à lui montrer qu’un jour je mis à profit.

    Un dimanche que nous passions par la rue des Trois Matelots, de tous côtés des sifflets se faisaient entendre. Mon élève se retourne sur moi en souriant comme d’un air étonné. « Je vois mon cher, je lui dis, que vous ne connaissez pas ce commerce là… Suivez-moi, je vais vous apprendre… ». Il ne fit aucune résistance. Nous rentrons dans une de ces maisons de joie où je fis venir une bouteille de bière. Voila à l’instant que deux « cocottes » viennent se percher sur nos genoux. Mon élève regarde la sienne sans desserrer les dents. Au bout de quelques minutes, il s’élève une bacchanale à tout renverser et mon élève voulut gagner la porte. Mais je lui fis signe de rester. Il m’obéit, retiré dans un coin. Il croyait à tout moment recevoir des coups de tampons. La paix se conclue et nous sortons. Etant dans la rue, mon élève me dit « C’est ce que vous appelez maison de joie. Au diable pour moi, j’en suis encore tout transi et lorsque je voudrai prendre du plaisir, ce ne sera pas dans ces maisons là… C’est pourquoi j’ai voulu vous les montrer à seule fin que vous les fuyiez autant que possible, car vous n’aurez pas toujours des amis comme moi. Vous trouverez plutôt des gens qui vous forceront d’y rentrer. Croyez-moi, bravez leurs conseils et allez chercher ailleurs le plaisir car dans ces viles maisons vous attraperez des maux incurables et autres vagabondages. Faites comme moi et vous serez à l’abri de tout cela… ».

    Cette scène passée, il me restait plus à lui apprendre que la perfection de son état dont je lui donnais tous les soins pour en faire un ouvrier.

    Monsieur Caillié de son côté ne remplissait guère ses devoirs envers son apprenti, et moi pour l’intérêt de celui-ci, je lui donnais des leçons de culture. Je lui permettais même de rentrer dans ma serre de multiplication où je lui montrais la manière de multiplier. Comme la maison Caillié faisait beaucoup de fournitures pour ornements d’églises et de salons et bouquets de fêtes, c’est moi qui attrapais la corvée. Un jour, je fus envoyé porter un de ces bouquets chez une marquise, belle-sœur du maréchal Castellane, avec la consigne de  ne dire d’où venait le bouquet ni de quelle part il venait. J’arrive chez la marquise, je donnais le bouquet à une servante. Celle-ci fut prévenir sa maitresse. Puis elle revient au bout de quelques minutes, m’interroge de la part de sa dame… Mais elle ne put rien savoir… La marquise vient à son tour croyant mieux faire que sa servante mais elle ne fut pas plus heureuse que sa bonne. Voici notre conversation qui dura plus de vingt minutes «  Mon ami, qui a fait ce bouquet ?... Madame, je n’en sais rien… Mais d’où vient-il ?... De chez Monsieur Caillié ?... Madame, je ne peux pas vous dire d’où il vient car je ne le sais pas moi-même… Qui vous a charge de commission ?... Un Monsieur que je ne connais pas, ce matin, descends de voiture à l’hôtel de Bretagne. Je fus le conduire au salon. Il prit ce bouquet et me pria de le remettre à son adresse. Allez vite me dit-il !... Il ne vous a pas dit son nom ?... Non Madame… Est-il grand, est-il petit, est-il noir, est-il blanc, comment était-il habillé ?... Il est d’une taille moyenne, costume bourgeois. Quant à sa couleur, je ne l’ai pas fixé assez longtemps pour vous donner au juste le visage…Cela me surprend qu’un pareil bouquet me soit envoyé par un inconnu… Ainsi Madame, je me suis acquitté de mon devoir…Je vous salue… ».

    Je vous assure que tout autre dans ma place n’aurait pas tenu un aussi long discours sans se confondre. Moi-même, j’aurai pu dire le vrai puisque l’inconnu devait rentrer quelques heures après. Mais non, je voulais m’acquitter de mon devoir pour l’intérêt de Monsieur Caillié qui ne me fut pas reconnaissant pour la suite. Vous allez le voir.

     

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    Comme le temps de faire les greffes en écusson était venu, Monsieur Caillié m’envoya  à la pépinière pour faire ce travail. Nous étions quatre, deux pour écussonner et deux pour mettre la ligature. Moi, je mettais la ligature derrière le pépiniériste et mon élève suivait Monsieur Caillié. Pour moi, je suivais mon homme sans peine, mais le vendéen n’était pas de même. Il suivait de loin. Monsieur Caillié me dit de lui donner de temps à autre un coup de main. Ceci ne fut pas admis par moi. Je lui dis «  Puisqu’à mon poste je ne dois pas être à deux si j’ais le temps de fumer ma pipe derrière mon homme, cela vient que j’exécute mon travail lestement… Oui me dit-il, mais vous voyez que mon lieur ne peut pas me suivre. Vous devez l’aider… Diable Monsieur, croyez-vous que si je voulais je ne ferai pas comme lui. Mais puisque j’ai la facilité de suivre de proche en proche, je le fais. D’autant plus que je dois faire un homme, je dois pas en faire deux. Vous prenez des hommes pour lui apprendre et vous voudriez qu’ils travaillent comme un ouvrier. Pour moi, je ne diffère pas de montrer aux apprentis mais je ne veux pas faire un homme et demi pour eux.

    Monsieur Caillié me parle entre les dents et moi je continue mon poste. Huit jours après, c’était un dimanche, le matin comme c’était l’habitude de nettoyer l’établissement, je m’occupe de cette besogne pour ce qui me regarde. Tout est propre. L’heure du déjeuner arrive et après le déjeuner je fus faire emplette de sabots. J’arrive à peine à ma chambre lorsque Monsieur Caillié me crie. Je  réponds à sa voix croyant que c’était quelques soins de travail. Mais non, voici ce qu’il me voulait «  Vous savez que l’autre jour à la pépinière vous m’avez désobéi et je vous ais averti que dans huit jours vous partirez… Je pars pour Paris, venez que nous réglions votre compte… Voila une drôle d’affaire, il fallait me prévenir ce matin, je ne me serais pas donné la peine d’acheter des sabots. Vous me faites un drôle de patron… Comment vous prévenez un ouvrier à dix heures pour partir à midi. Vous me dites m’avoir  dit il y a huit jours que je partirai de chez vous. Cela est faux. La preuve, c’est que je me suis acheté des sabots et si j’avais cru partir, je ne les aurais pas achetés pour me charger en route. Allez, nous allons voir cela… Je veux bien partir, mais vous me payez mes huit jours de prévenance…».

    Je rentre dans ma chambre et fais ma malle dans deux temps. A ce vacarme, mon élève vient voir ce qui se passait. Je lui appris mon départ. Le pauvre garçon ne pouvait le croire, mais comme je lui montrais ma malle prête à partir, il en aurait bien pleuré. Je fus ensuite à la rencontre de Monsieur Caillié à qui je parle sans aucun respect. «  Allez mon garçon je lui dis, venez faire mon compte ». A ces mots, il me répond «  Laissez-moi le temps de déjeuner… Oui mais moi je suis pressé et pressez-vous vous-même !… Ah dit-il, vous me parlez en maître ?... Je vous ai assez parlé en domestique, même trop car aujourd’hui je n’en suis pas plus récompensé. J’ai agi envers vous comme un ouvrier fidèle doit faire et aujourd’hui vous me payez d’ingratitude. Vous ne savez pas apprécier les gens de bien. Vous donnez raison à des infidèles qui sont à votre service et qui en votre absence ne font que des brioches pourries. Vous me publiez comme infidèle, vous le feriez que vous chargeriez votre conscience. N’ai-je pas mis activité et principe de travail ?... Je ne reproche pas ceci mais l’autre jour vous m’avez désobéi et tout ouvrier qui n’obéi pas à son maître mérite d’être renvoyé… Vous appelez cela désobéir ?... Et bien moi c’est le contraire, je suis satisfait de l’avoir pas fait. Vous croyez me faire tourner comme le cheval conduit par son maître. Celui-ci le fait marcher contre sa volonté même sans nécessité. Vous vous trompez mon cher, allons venez, faites-moi mon compte… ». Je fus avec lui dans son cabinet. Il me compta mon argent mais non les huit jours que je prétendais être soldé. Il prit mon livret pour me signer le certificat suivant. Je voulus m’y opposer, mais je redoutais de ne pas avoir un certificat convenable. Je le laissais faire. Le voici :

     

    Je soussigné que le nommé Jean Gerbier est entré le 9 juin 1857 chez moi en qualité d’ouvrier jardinier jusqu’au 9 août 1857 et qu’il s’est toujours bien conduit. Je n’ai aucun reproche à lui faire. En foi de quoi je lui ai signé le présent pour valoir au besoin ce que de droit.

    Nantes le 9 août 1857         

     

    Caillié fils

     

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    « Mais voilà je lui dis, un certificat ne me suffit pas. Il me faut mes huit jours sans quoi je vous fais paraître devant les prud’hommes… Faîtes-moi paraître si vous voulez mais je n’irai pas… Et bien si vous n’y allez pas vous serez condamné de droit… ». En disant ceci je pris mon argent et je pars suivi de mon élève qui ne m’abandonnait pas moins comme pour aller chez les prud’hommes. Chemin faisant, je fis rencontre d’un jeune que j’avais connu a Doué. Il m’engagea à prendre un verre de vin avec lui chez la Mère. Je lui confiais mon affaire et celui-ci m’apprit que les prud’hommes ne jugeaient les avertissements du dimanche que le mardi. Cette affaire me fit renoncer à l’intention d’apprendre à vivre au jeune Caillié.

    Il faisait déjà nuit. Nous nous dirigeons mon élève et moi du côté de la route de Paris pour prendre un petit paquet qui était resté chez Caillié, et ensuite pour me procurer un gîte pour passer la nuit. Je fus d’abord chez Caillié. Je pris mon petit paquet et ensuite je demande permission à la fille Caillié de lui laisser ma malle sous son toit en attendant que j’écrive pour la faire venir. « Vous partez donc de Nantes me dit-elle… Oui, je pars, j’en ai assez de Nantes. Il me faut voyager pour un autre pays… Bonjour… Je pars demain sans plus tarder… Je vais aller à la grâce de Dieu…». Je sors  ensuite. Mon élève me suit.

    Nous fûmes prendre un verre de vin dans un cabaret tout proche de chez Monsieur Caillié. Le cabaretier me voyant avec mon petit paquet me demande si j’étais parti de la maison Caillié. «  Vous l’avez dit Monsieur et je pars demain pour un autre pays… Vous ne voulez donc plus rester à Nantes ?... Je dis pas que je partirai de suite si je trouve du travail… Voulez-vous venir chez moi ?... Je veux bien… Pour longtemps ?... Ah… Pour toute la saison. Ce serait pour bêcher… ». Nous traitons l’affaire et je fus même chercher un logement que je ne pus pas trouver le soir. Mon élève fut ravi de me voir décidé de rester à Nantes. « Oh me dit-il, si vous partez, je pars aussi… Pas de suite, mais sous peu… ». Il vient m’accompagner jusqu’à l’hôtel du Lion d’Or où je passais la nuit. Je quitte mon élève en lui promettant de rester à Nantes. Dans la nuit, une idée continuelle me disait de partir. Je la mis à profit.

    Le matin, je me suis levé très à bonne heure et je fus rendre visite à un de mes confrères jardinier de l’Evêque de Nantes ; et comme je me disposais à partir pour son pays, je fus  lui demander quelques adresses d’horticulteurs de Rennes. Après ma demande rien ne me fut refusé. Une lettre me fut confiée pour remettre à Monsieur Gaillard horticulteur à Rennes. Comme la maison d’été de l’Evêque était une campagne qui se trouvait à quatre kilomètres de Nantes, le jardinier se trouvait seul. Il me donna une visite générale de la propriété, même dans le château où j’ai remarqué une richesse marquée.

    Après cette visite, je me dirige vers Nantes pour faire viser mon livret. Voici la description de Nantes. Nantes possède un port marchand qui fut jadis meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui. Il se trouve Paimboeuf sur la Loire à huit lieues de Nantes où se déchargent les vaisseaux qui ne peuvent pas remonter la Loire à cause de son peu de profondeur. Le chemin de fer que l’on a créé de Nantes à Saint Nazaire anéantit presque le port de cette ville. On trouve aussi le canal Varlin remarquable par sa profondeur. La Place d’Armes. La place royale, remarquable par la régularité de ses maisons, toutes de la même hauteur, percée de huit rues dont deux à chaque angle. La place de Bretagne. La place Viarme où se tient le marché de chevaux. La place Louis XVI où se trouve son monument monté sur une colonne. Sur cette même place se trouve un café chantant public, ombré par des arbres du cours Saint-Pierre. Attenant à la place, étant en haut du cours, on découvre une vaste prairie sur le bord de la Loire. Le cours Napoléon où se trouve le célèbre général Cambronne qui a pour inscription « La garde meurt mais ne se rend pas ». L’église Saint-Pierre remarquable par ses sculptures antiques. Enfin, Nantes possède trois musées enrichis d’objets anciens et modernes. Un jardin public fait l’agrément des habitants. Nantes a pour titres de religion Saint-Donatien et Saint-Rogatien qui furent crucifiés et aujourd’hui ils sont exposés à leur lieu de naissance sur une croix visible sur une rue. Ils étaient frères.

     

    ACCUEIL

     Armoiries

     Nantes (Loire-Atlantique) - L'Erdre au pont de l'Hôtel de ville, carte postale vers 1900

     

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