• > MÉMOIRES / LIVRET III / CHAPITRE XI / (SUITE 2)

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    Enfin l'heure du déjeuner arrive, je pars sans avoir contenté ma première idée. Le soir, je me retrouve encore dans la même position et toujours deux idées. L'une de prendre et l'autre de laisser. Mais comme le mal est supérieur au bien, je suivis la première en glissant dans ma ceinture de pantalon deux souliers, non pas les meilleurs mais les plus fatigués et puis je sors comme pour aller dîner et je dépose les souliers dans ma chambre.

    Le  dimanche suivant je les mets aux pieds mais je n'osais pas sortir tant que je me voyais fautif. J'aurais voulu voir les souliers à cent lieues de moi. Voyez lecteurs comme le remord d'une faute conduit l'homme dans l'inquiétude. Suis-je honnête, je ne crains rien, je lève la tête... Suis-je voleur, je crains tout si je vois la police, je crois qu'elle me cherche, je fuis... Soyons honnêtes et nous passerons partout, détournons les mauvaises pensées qui nous enlèvent la liberté, le plaisir et la bonne foi... Pour moi je voyais bien que je faisais mal, mais je ne pus combattre le mal car je trouvais une cause en la nécessité. Certainement, la nécessité est beaucoup mais elle ne permet pas de faire le mal...

    Quelques jours après je fus tailler dans un jardin où j'étais seul. Il y avait dans ce jardin un caveau rempli de bouteilles de vin que j'apercevais par une légère ouverture. Je cherchais le moyen de soustraire quelques unes de ces bouteilles et, comme le malfaiteur toujours le moyen de faire le mal, j'eus bientôt trouvé ce moyen. Je pris une gaule au bout de laquelle j'ajustais une corde à nœud coulant bien ciré avec du savon. Je glisse la gaule par l'ouverture et la corde fut bientôt prendre le goulot des bouteilles que je tirais à moi comme un poisson pris à un filet. Cinq à six bouteilles furent soustraites de la sorte que je transportais dans ma chambre à l'heure du repas pour me servir au besoin.

    Les travaux de ce jardin se terminent. Le propriétaire avait vendu ce jardin, c'est ce qui le força à transporter son vin chez lui en ville. Monsieur Le Cornu fut chargé de ce transport et moi pour l'aider.  Le dernier jour de mon travail dans ce jardin, je résolus de venir la nuit dans une maison qui se trouvait au bout du jardin, où il y avait encore quelques ustensiles de cuisine et du bois laissés par le propriétaire. Et bien je résolus dis-je, de venir la nuit faire ma cuisine dans cette maison inhabitée. Il m'était facile puisque je gardais la clé du jardin et la maison ne fermait pas, elle était abandonnée. Je me disais « Là je ferai une bonne cuisine de mouton comme on fait dans la Saintonge et pas souvent d'autres fritures... ». En effet, depuis que j'étais à Caen,  je ne vivais que de fruits, fromage et pâté de cochon, excepté le dimanche que je mangeais une portion de vint cinq centimes, mais les autres jours je ne mangeais de chaud que la soupe une fois par jour. Les lecteurs me demanderont pourquoi je ne mangeais pas plus souvent de viande et pourquoi je ne mangeais pas plus souvent chaud, et pourquoi je ne me nourrissais pas mieux ?... Mais je vais vous dire pourquoi...

    Je ne gagnais qu'un prix très minime et il faisait très cher à vivre. Dans ce pays là, si je m'étais nourri comme on doit, je n'aurais pas pu mettre d'argent de côté pour partir au printemps. Ce jour que j'attendais avec tant de plaisir pour me sortir de pays d'avares.


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    Le soir arrive. Je fus acheter un peu de viande et je me rends à la maison en question. J'allume une chandelle que j'avais eu le soin de me procurer. J'allume le feu et je me mis en mesure pour la cuisine. Voilà, en moins d'une heure tout fut bâclé. J'éteins le feu, je mets tout à sa place et je pars avec ma cuisine dans un petit pot que j'avais trouvé sous ma main dans cette maison.

    Je rentre dans ma chambre où je dépose ma cuisine et je repris mes lectures habituelles.

    Le lendemain nos fûmes appelés pour transporter le vin du petit caveau. Pour moi qui me sentais fautif, cette demande me fit un effet car je savais que j'avais renversé parterre quelques bouteilles en m'appropriant les autres. Je me disais « Si l'on accuse quelqu'un, ce sera moi puisqu'il n'y avait que moi qui avait régné dans ce jardin, comment pourraient' ils en accuser un autre?...». Enfin mille chimères sont venues me reprocher une faute que j'avais commise avec toutes les volontés possibles. Mais je me disais d'un autre côté «Comment pourraient' ils savoir que c'était moi puisqu'il n'y avait pas de preuve?... On dirait que c'était moi le voleur, je soutiendrai le contraire et on accusera que les rats du reste...».

    En effet, nous fîmes le déménagement et le propriétaire qui se trouvait avec nous fut d'abord surpris de voir plusieurs bouteilles tombées, cassées, mais il se disait que c'étaient les rats qui étaient cause de cette perte... Tout fut mieux que je ne l'avais pensé. Nous fûmes reçus à la table du propriétaire et deux francs me furent glissés dans la main le deuxième jour.


    À SUIVRE...


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